Titraille

Je crois que je n’écris plus rien parce qu’ils m’ont eue.

J’ai appris à parler leur langue et à exsuder leur vocabulaire comme si c’était le mien.

J’ai travaillé à en tomber malade pour être sélectionnée.

Et lorsque j’ai un peu de temps ou que, trop fatiguée pour travailler, j’ai envie de raconter une histoire, je n’y arrive plus. Elle ne rentre pas dans les schémas bien pratiques du storytelling et de la mise en scène de soi. Elle n’a pas la légitimité d’un article de critique littéraire. Elle n’a pas la force de concurrencer une copie de concours ou un article de recherche.

Le pire, c’est qu’à la fin, je me retrouverai sans doute usée, privée de ma voix, devant des portes étroites qui se sont refermées trop vite.

Embrouillaminis

Sur ce blog, dans ma liste de brouillons, il y a deux billets vides qui m’attendent. Je n’en ai sauvegardé que le titre :

Précipitations.

Beaucoup de bruit pour plein de choses.

Je pourrais bien sûr noter dans mes listes de terminer absolument ces billets non nécessaires, mais je ne me souviens plus de ce que je voulais y mettre. Je crois que c’était pour exprimer de façon poétique que j’étais débordée. La belle affaire. Je pourrais renoncer à les rédiger et les placer sagement dans la corbeille, histoire d’avoir un bureau bien mieux rangé dans le virtuel que dans la vraie vie. Mais le titre seul et son silence dans le champ de texte ouvrent tant de possibles que je n’ose pas les supprimer.

Précipitations. Si j’avais eu le talent d’écrire un beau billet à ce sujet, le ruissellement du temps et des devoirs à faire, du concours qui se prépare, des colloques qui s’enchaînent serait apparu comme une de ces grosses pluies qu’on croit infinies et qui s’arrêtent alors qu’on a cessé d’espérer, ou qui se muent en bruine de rien du tout que l’on traverse sans efforts. Ou plutôt, ce serait une simple méditation sur la pluie, avec la berceuse des gouttes d’eau qui viennent mourir sur le carreau, et le sentiment confortable d’être à l’abri. Ou encore un personnage qui serait presque moi-même, et qui se retrouverait sous l’averse, et peut-être serait-il même heureux, pas de manière éclatante et visuelle comme les héros de films et de romans, mais avec un petit sourire au-dedans de lui, parce qu’il ne fait pas non plus trop froid et que les parisiens qui ouvrent leur parapluie à la première goutte d’eau sont rigolos. Peut-être même un peu de tout ça à la fois.

Beaucoup de bruit pour plein de choses me semble aujourd’hui moins intéressant. Je crois que cela se voulait un exercice pour écrire le débordement. C’était un de ces moments où il y avait tellement à faire que je me sentais écrasée sous l’ampleur de la tâche, et je me suis dit qu’il serait intéressant de trouver les mots pour exprimer cela correctement. C’était oublier que c’était encore me rajouter une tâche supplémentaire…

Peut-être qu’après avoir écrit ces bribes qui me viennent, je pourrai enfin supprimer sans crainte ces brouillons vides. Ou peut-être devrais-je attendre encore, que d’autres idées me viennent.

Après tout, je garde intacts des cahiers dont je n’ai rempli que quelques pages, parce qu’y dort à jamais ce que j’aurais voulu y écrire. Ce n’est pas grave, ça ne me rend même pas triste. C’est juste que ça prend une place folle sur les étagères.

Singularités

Je suis allée chez l’esthéticienne, il y a peu. J’apprécie les odeurs fleuries des crèmes qui vous picotent lentement la peau comme si elles vous la grignotaient, et je me sens heureuse de souscrire à un instant purement inutile. C’est un luxe rare dans ma vie bien remplie. La jeune femme, souhaitant sûrement me faire plaisir, souligne alors combien je ne ressemble pas aux autres clientes. Votre robe, par exemple, personne d’autre que vous n’aurait idée de mettre quelque chose comme ça. Ça vous va super bien, mais c’est original. Mais moi, je trouve que c’est chouette d’avoir son propre style. Je souris, ne sachant que répondre.

Un soir, peu après. Une amie et moi sirotons un cocktail. Nous discutons de tout et rien, de nos ambitions, de nos rêves, de nos regrets. Nous nous rappelons une fête passée ensemble. Elle me confie alors : Alors c’est sûr, tu es spéciale ; ça s’est vu d’ailleurs, au Nouvel an, certains de mes potes t’ont regardée bizarrement au début, d’autres n’ont pas osé te parler… et puis finalement, ça a été, on s’est tous bien amusés. Sans doute a-t-elle senti mon étonnement. Elle m’a répété alors ce conseil précieux, qui est d’être soi-même, sans se soucier outre mesure du regard des autres. J’ai acquiescé — qui ne le ferait pas ? mais j’avais la désagréable impression que ce n’était pas toujours si facile. Je me suis demandé si je ne traînais pas derrière moi quelque terrible fatalité, une noirceur fatale, un orgueil de démesure qui m’empêchait l’idéal détachement envers ce regard-là — ce monstre, dont on fait toujours l’erreur de parler au singulier.

J’ai fait part de cette inquiétude à mes proches. Mon compagnon m’a rétorqué plusieurs fois : Mais non, tu n’es pas bizarre, d’un air vaguement navré, avec une force de conviction telle qu’il terminait par UN Et puis de toute façon, je suis bizarre aussi. D’autres ont choisi la stratégie de consolation inverse. Bien sûr que tu es bizarre, mais c’est pour cela qu’on t’aime ! J’ai souri, je crois même les avoir remerciés.

Sans doute n’y a-t-il pas de grand problème dans tout cela. La fiction regorge d’héroïnes qui, leur quinze ans passés, n’espère plus autre chose que d’être spéciales et distinguées pour cela. Et quand bien même cela me serait une gêne, peut-être pourrais-je m’accommoder d’être bizarre comme j’ai pu m’accommoder d’être myope, petite ou encore diabétique… Mais, sans parler des mensonges que ma mémoire me raconte peut-être, en reliant ces différents épisodes, il y a quelque chose qui, secrètement, sans que je puisse même bien l’expliquer, me chiffonne un peu dans cette histoire.

C’est qu’à chaque fois qu’ont surgi ces considérations, j’avais le sentiment d’être complètement dans les clous. La robe rose qui avait fait parler l’esthéticienne, je l’avais mise exprès parce que je la pensais d’un classique presque absolu. Mon souvenir de la fête s’était cristallisé sur le fait que j’avais vécu, une bonne fois pour tout, en jeune femme normale. Je ne posais plus la question et j’agissais, avec les clés que j’avais réunies par expérience. Je croyais sincèrement que ce stigmate mystérieux, que je porte depuis la naissance, et que je n’ai jamais réussi encore à nommer, je l’avais camouflé autant qu’il était possible et qu’on ne le décelait plus que lorsque je le décidais.

Parfois, je suis tentée par le surjeu, par la pose et par l’histrionisme.
Parce que lorsque cela vient me frapper de l’extérieur, sans que j’aie rien demandé, sans même que je puisse penser cela possible, cela fait —bizarrement — mal.

Image : Gratisography

Mille et une nuits

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Brigitte Tohm – Unsplash

Je crois que tous les matins d’hiver se ressemblent. La preuve : aujourd’hui est un matin comme les autres. Je me suis levée à la première sonnerie du réveil. En tâtonnant dans le noir, je mets des vêtements que, pour une fois, j’ai préparés la veille. Je bois une moitié de tasse de thé, car je n’ai jamais le temps de la finir tout à fait, et je cours jusqu’au bus, que je rate de justesse une fois sur deux. Quand j’arrive au boulot, je ne m’arrête pas à la machine à café, parce que je badge toujours trop juste ; il faut tout de suite que j’aille à mon bureau, que j’ouvre ma session sur mon poste… que mon manteau et moi-même montrions que je suis là bien là, arrivée dans les temps, prête à répondre au téléphone. C’est vers onze heures, lorsque les tâches rituelles de la matinée ont été remplies que je prends l’ascenseur, l’œil rivé au sol, et que je me rends à la machine à café.

J’aime bien cet instant-là. C’est un rare moment à moi, où je peux rentrer tout à fait dans ma bulle, sans plus être obligée de regarder personne. Sans être gentille par devoir, à coups de bonjour, oui bien sûr, voilà, c’est bien ça, oui, et bonne journée à tous les personnages qui ont jugé bon de croiser ma route, et qui me regardent ou me remercient à peine. Je peux laisser tomber le masque. La grosse machine, avec ses vitres pleines de traces de doigts, ne m’en tiendra pas rigueur. Elle en a vu d’autres.

C’était là qu’on prenait notre boisson chaude autrefois, lui et moi. C’est drôle à dire, comme ça, parce que « lui et moi », collés côté à côté, dans la même phrase, ça a bien l’air d’un piteux mensonge – pire, d’une imposture. J’imagine qu’à l’époque, on y avait cru au moins un peu. J’ai du mal à le croire aujourd’hui, mais c’était grâce à lui que j’étais entrée dans cette boîte au statut convoité. Seuls les employés avaient connaissance des annonces en interne, et il s’agissait ensuite, pour eux, d’en informer leur entourage. La boîte encourageait ainsi un entre-soi vague et bizarre, car si tout nouvel arrivant connaissait forcément quelqu’un de la boîte, rien d’autre au fond, pas même le milieu social, ne reliait tout ce beau monde à de quelconques repères communs. On n’était pas du tout dans le même service, et sans effort, on aurait pu passer des semaines sans s’y croiser – je préférais, ça revenait à ne pas tout mélanger – mais on s’arrangeait parfois pour prendre en même temps nos pauses déjeuner.

Même après la rupture, pendant un petit moment, on a continué. Je ne sais pas trop pourquoi. Fallait pas bousculer toutes les habitudes d’un seul coup. Ça aurait fait trop à la fois. Il y avait quelque chose qui, à chaque fois, le faisait rire. Pendant le déjeuner, je prenais un soda que je buvais lentement, très lentement, et j’avais toujours ma canette à la main, encore à moitié pleine, lorsqu’on allait au distributeur prendre le thé. C’est le moment de la journée où tu as deux boissons à la fois, qu’il lançait, amusé. Il ne disait pas « tu », d’ailleurs, il utilisait un de ces surnoms ridicules qui faisaient alors partie de notre monde à nous. Ses phrases d’alors, comme les miennes, je suis aujourd’hui bien incapable de les écrire, sinon de les formuler. Le petit monde a été réduit, pan par pan, en une poussière très fine, un peu poisseuse, qui vous échappe et colle un peu aux doigts. Ces phrases qu’on se disait, les expressions figées qui en constituaient la charpente, elles me semblent avoir été traduites à la va-vite sur un logiciel mal calibré, parce qu’elles sont trop étrangères aux langues différentes que lui et moi parlons à présent. Ce dialecte, je le parlais pourtant, autrefois. Je l’avais en partie créé. Depuis, j’en ai perdu le vocable et la grammaire.

Quand j’y pense, ce qui lui semblait à l’époque une caractéristique aussi dérisoire qu’amusante de m personne – le fait que je me ballade, à un moment donné, avec deux boissons différentes, dans les austères couloirs blancs de la boîte – a complètement disparu de mes pratiques depuis que je mange seule. Peut-être parce que j’ai le temps de boire, tout simplement, vu que je ne lui parle ou ne l’écoute plus, mais ma canette dort toujours au fond de quelque poubelle jaune lorsque je commande le thé qui clôt mon repas. Alors, peut-être que j’exagère, que je m’en rappelle comme ça parce qu’aujourd’hui, rien ne compte plus que la décomposition de ces souvenirs, vieux bouts de jardin sciemment laissés en friche, mais je crois tout de même que ce n’est plus jamais arrivé une seule fois depuis.

Ça n’a l’air de rien, tout ça. Mais ça me revient, par flash, quand j’approche des lieux mêmes de la machine à café. J’avais peur de le croiser, au début. Je n’aurais pas su quoi lui dire, son regard aurait glissé sur moi – pendant un temps, ça a été son truc, de faire comme si je n’existais pas. Je n’aurais sans doute pas pu m’empêcher de guetter, du coin de l’œil, si ses yeux exprimaient quelque chose – un rien de honte, de tristesse ou une indifférence tellement bien feinte qu’on aurait fait semblant d’y croire tous les deux.

La peur s’est estompée. J’ai continué mon chemin. Je ne sais pas ce qui nous a fait croire qu’on pourrait rester amis. On a essayé quoi, deux ou trois fois ? C’est pour cette relation nouvelle, qui devait nous lier tous les deux, par respect pour ce qu’il avait été pour moi autrefois, que j’ai laissé passer les petites phrases traîtreusement bienveillantes. Que j’ai écouté ses confidences sur les nouvelles filles, ses doutes, et que j’ai tenté, bien que la position soit difficile, de le conseiller. Que j’ai, en retour, continué à lui confier mes secrets les plus boueux, mes peurs les plus profondes. Cet homme avait déjà vu tous les petits recoins de mon âme, comment son jugement pourrait-il changer du tout au tout ?

Je n’ai pas vu tout de suite qu’à chaque crise, c’était un peu la même chose. Je le voyais se démener pour une autre, lui installer ses rideaux, lui faire ses courses ou adopter de bonne grâce son dernier régime alimentaire. Je l’accompagnais de loin dans ces changements, avec l’étonnement de celle qui n’avait pas pu le faire changer d’un iota la belle organisation de vie dont il s’était fait un nécessaire. Je m’empêchais, la plupart du temps, de lui dire. Je me sentais mesquine. Et puis un jour, en tant qu’amie, je lui demandais un petit quelque chose. Je l’invitais à mon anniversaire. J’essayais de l’appeler un soir en pleurs parce que je ne savais plus quoi faire de ma vie. Il s’exécutait, de mauvaise grâce, en me disant bien tout le poids que je représentais pour lui. Et puis il m’annonçait, l’air grave, qu’il fallait que jusqu’à nouvel ordre je disparaisse. La nouvelle fille en date ne voulait plus entendre parler de moi, c’était triste, mais c’était comme ça. Soit. Qui étais-je, ancienne petite amie, pressée sans doute de refaire sa vie, pour m’interposer entre lui et celles de son avenir ? Docilement, je m’effaçais. Je me souviens de la place vide qu’il avait laissé lors de mon premier anniversaire après la rupture. Il m’avait prévenue deux jours avant qu’il n’en pouvait plus de « s’occuper de moi » et, toute à ma surprise, je ne suis pas revenue, des mois durant, sur cette expression bizarre. Je ne lui avais jamais demandé, a fortiori après la rupture, de s’occuper de moi.

J’ai refait ma vie, donc. J’ai rencontré de nouvelles personnes, j’ai même commencé à sortir avec quelqu’un. C’était la première fois, peut-être, dans ma vie trop rangée, que je « sortais avec quelqu’un ». Je crois que l’expression n’a jamais été aussi juste. À vingt-cinq ans, je découvrais la fatigue des dilemmes en carton et des histoires compliquées qui n’en sont pas. Malgré tout, la vie suivait son cours. J’allais au boulot, je courais à mon poste. Et le matin, à onze heures, je prenais toujours mon thé à la machine à café.

C’était un thé bleu – du moins le sachet qui tombait du distributeur, tandis que coulait l’eau bouillante était-il bleu. C’était en fait du thé noir, parsemé de fleurs – je crois qu’il y en avait des bleues – aromatisé rose et fleur d’oranger. Typiquement le genre de thé que j’adore, quand j’y pense. Hormis à l’approche des fêtes, où je me rabattais toujours sur le thé de Noël aux épices, je prenais toujours celui-là.

Je me souviens de tout ça aujourd’hui lorsque mes yeux se posent sur le sachet – n° 35 du distributeur. Je tends la main, elle se fige.

Je ne lui au jamais demandé de « s’occuper de moi ». Je sais qu’on pense tous à ces clichés d’ex-copines envahissantes et plaintives, qui jouent du chantage affectif comme d’un Stradivarius, et dont les larmes ont le pouvoir de convoquer toute la culpabilité du monde. C’est difficile de parler de cette histoire, parce que par réflexe, on a envie de nous mettre, lui et moi, dans des rôles déjà taillés pour d’autres, et prédéfinis pour la bonne marche de la fiction. Je le sais. J’ai essayé. On m’a dit que je souhaitais tenir un rôle que ce n’était plus à moi de tenir, que je devais le laisser aller, que c’était inhumain ou stupide de ma part de lui avoir confié ce que je ressentais. Comme s’il fallait tout plier devant le nouveau statut qu’on avait eus l’un pour l’autre, sans prendre en compte les spécificités de comportement et de caractère. Comme si, parce que nous étions des ex-quelque chose, cela devait prendre le pas sur nos personnalités et nos vécus. Je ne dis pas que ces précautions n’auraient pas été salutaires – peut-être même auraient-elles maintenu un peu plus l’amitié brinquebalante qu’on avait essayé de construire. Mais ça ne se serait pas accordé à tous les mensonges qu’on s’était racontés à nous-mêmes, nous qui croyions endurer bien mieux que les autres, parce que nous avions beaucoup lu.

Il a toujours cru, semble-t-il, que je lui avais demandé de me sauver de moi-même. J’ai appris bien plus tard comment il parlait de moi en mon absence. Et à l’entendre, j’étais bien plus loin de l’ex-copine ou de l’amie un peu trop présente que de l’enfant mal désiré dont on s’acquitte de la garde un week-end sur deux. Lorsqu’il m’a révélé ce que j’étais alors pour lui, j’ai assisté à la naissance d’une entité hybride, à fleur de peau, dont il aurait été en partie le créateur, et dont je n’aurais pu être, au mieux, que la vague inspiration. C’était comme si la créature gisait là, entre nous, visqueuse et partiellement modelée, agonisant dans son suc. Incapable de se gérer seule, dévoreuse d’énergie, déprimante, irréparablement. J’ai beau essayer, je n’arrive pas à ne pas te voir comme inférieure. Derrière le voilage à peine flou des négations, qui auraient pu, auraient peut-être même voulu adoucir l’aveu, j’ai deviné ce qui se jouait là. J’ai fermé les yeux. J’ai crié, j’ai hurlé comme une folle pour ne pas l’entendre, mais j’ai bien dû admettre qu’il lui arrivait de ne pas savoir faire la différence entre cette créature immonde qu’il avait créée, à force de frustrations, et ce que j’avais cru être pour lui.

Je me suis dit, plus tard, quand le calme est revenu, que c’était, un an plus tard, la rupture qui m’avait explosé à la figure. Je me suis dit qu’il m’en avait peut-être voulue d’être partie, si vite, au fond, après la révélation qu’on s’était faite de notre non-retour. Il m’avait dit qu’il ne m’aimait plus, pourtant, et qu’il était temps. Peut-être alors parce que j’ai pris confiance, que je me suis débrouillée seule, bien mieux depuis qu’il avait renoncé à « prendre en main » ma vie. Dans mes jours de pluie, je me dis qu’il m’a tenu rigueur de n’avoir plus été ce petit chien bien pratique qu’on sifflait quand on en avait envie et qu’on congédiait d’un coup de pied dès lors qu’il aboyait un peu fort. D’avoir osé me sentir heureuse et libre, peut-être plus que lui. Peut-être enfin – il y a trop de peut-être, mais j’en suis réduite à ça – que c’est autre chose qui n’a rien à voir et que je me trouve, aujourd’hui encore, incapable de concevoir, mais qui semblait naturel et légitime dans sa tête à lui. J’en sais foutrement rien. Tout ce que je sais, c’est que les masques et la demi-teinte ne nous ont pas réussi. Dire que je me suis bien remise de cette trahison dernière serait un mensonge. À la révélation du double discours qu’il tenait, acquiesçant à mes confidences dans le privé, et montrant le monstre de foire qu’il avait façonné dès lors que j’étais absente, j’en suis venue à douter de ma raison. C’était trop énorme, ça ne pouvait pas être vrai. Quand j’ai essayé de m’en confier à l’entourage, on a levé les yeux au ciel, l’air bien désolé pour moi : mais non, ça ne peut pas être ça, je suis sûr que tu exagères. J’ai hoché un peu la tête, j’ai maintenu ma version, au risque qu’on ne veuille plus l’entendre. Je l’ai parfois un peu adaptée pour faire plaisir ou pour avoir la paix. Et puis sait-on jamais, on peut toujours se tromper.

J’ai refait ma vie, complètement, de la couleur des murs à l’adresse de mon cœur. Je le croise parfois de loin en loin, quand je ne peux pas l’éviter, mais je ne lui accorde plus un mot, plus un regard, quand bien même il lui prend, par je ne sais quelle fantaisie, de vouloir m’atteindre. Il est venu s’excuser, un jour. Et je lui ai menti. Je lui ai dit que je lui pardonnerais un jour. Je le revoyais, un an plus tôt, à me regarder pleurer au sol, et à en rajouter une couche, pour faire bien, parce qu’il faut bien libérer la parole de temps en temps. Moi, j’ai mis la mienne en cage. Je lui ai donné ce qu’il voulait, un pardon à peu de frais, lâché du bout des lèvres, assorti d’un petit miroir flatteur renvoyé à son ego boursouflé. Oh c’est tellement courageux de venir comme ça après tout ce que… Son orgueil a dû regonfler comme une baudruche et il pourra enchaîner quelques années comme ça, à se penser absous, racheté, meilleur que la plupart, tout ce qu’il veut. Tout pour qu’il ne s’adresse plus à moi. Qu’il avance l’âme tranquille, qu’il se sente vivre pleinement.

Je presse le n° d’à côté sur la machine, ramasse le sachet, déchire l’emballage. Je le plonge dans le gobelet d’eau frémissante, et je sens autour de moi une odeur douce de bergamote. Je me sens heureuse et libre, aujourd’hui, comme je ne l’ai jamais été. Malgré les blessures, malgré la colère. Et de lui, dans ma vie, il ne reste peut-être qu’une chose.

Jamais je n’ai pris et plus jamais je ne choisirai le thé Mille et une Nuits. Mais ce n’est pas grave, le Earl Grey de la machine est très bon aussi.

L’envie d’écrire

bureauJ’ai bien plus souvent envie d’écrire que je n’écris. Je crois qu’il y a plusieurs raisons à cela. De très mauvaises, d’abord : je n’ai pas le temps ou, pire, je n’ai pas l’espace. Dans ma tête, des cartons empilés à la va-vite, des dossiers qui débordent, des feuillets qui s’envolent, partout, bloquent les couloirs empoussiérés de ma pensée. Alors parmi le reste, parmi ce qui est fondamentalement plus sérieux que le travail d’écriture, les idées se recroquevillent. Ce sont des souris timides qui grignotent les pages imprimées et les fonds de carton. Elles détruisent en toute innocence une ou deux obligations, sont les conditions futures d’un oubli à venir ou d’une bêtise improbable. Le temps que je m’en occupe, elles survivent comme ça.

Mais il y a de bonnes raisons, aussi. Longtemps, pour moi, écrire, ça aura été écouter la voix qui dans ma tête joue les narratrices. Je prends le bus, je traverse la rue, je vais chercher un bouquin pour un lecteur et, alors que mon œil s’arrête sur quelque chose, ou que je bute contre l’un des cartons de ma pensée, elle démarre. Elle a un ton un peu sentencieux, parce qu’elle est toujours persuadée que ce qu’elle dit, c’est important. J’ai parfois le réflexe de chercher un crayon, mon carnet, un morceau de papier ; voire mon téléphone. Il est rare, cependant, que je parvienne à capturer ce qu’elle me dicte, et je crois que c’est tant mieux. Cette voix, c’est au mieux un rêve, au pire, une posture. Elle est ce que le cliché écrivain, mille fois rebattu dans les livres et dans les films, imaginerait de son air fantasque et inspiré. C’est convenu sous le vernis fantaisiste ou blasé que l’on veut bien mettre au-dessus. Sérieusement, on demande aux fous de ne plus accorder foi aux voix qui vibrent dans leur tête ; je serais bien présomptueuse à trop écouter la mienne.

Mais là encore, ce n’est au fond qu’un peu d’orgueil et — donc — beaucoup de naïveté. J’ai parfois envie pour des motifs bien moins avouables. J’ai parfois envie d’écrire parce que j’ai l’impression qu’il faudrait le faire. Que cela ferait bien. Qu’il y a un texte à faire, assez de matière pour. Par chance, je suis assez paresseuse ou assez débordée pour ne pas trop prêter l’oreille à ces injonctions-là.

Mais j’ai parfois envie d’écrire, et je préfère attendre que mes souris grignotent et grossissent. J’attends qu’il y ait un peu plus que cela. Ca ne tient à rien, ça peut être une goutte de pluie tombée dans l’œil ou un conflit intérieur qui m’écartèle. Mais alors, c’est comme si je n’avais plus le choix. J’ai l’impression, fausse peut-être, que le texte en est un peu meilleur. C’est mieux d’attendre, parfois.

Les jeunes écrivains

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Colette (Source)

En librairie, ce matin, j’ai vu un livre qui portait en bandeau « Prix des jeunes écrivains ». C’était un recueil de nouvelles, préfacé par un auteur que j’apprécie bien, qui rassemblait les textes d’une dizaine ou d’une vingtaine de personnes. A la fin du livre, un chapitre expliquait les règles du concours, dans le cas où l’on serait tenté de participer à son tour. Le livre était de bonne facture et, je dois bien l’avouer, le préfacier me plaisait – oh le danger de se fier au préfacier !

J’ai regardé les conditions avant de regarder les textes. Les gens-qui-écrivent sont égoïstes et sont les premiers à ne pas lire leurs semblables. C’est honteux, mais c’est toujours un peu comme ça. J’y découvre alors que le concours est réservé aux jeunes de 15 à 27 ans, nés du 1er janvier 1989 au… Je m’arrête. Parce que je viens de me rendre compte, tout bêtement, que ça y est, c’est fini : je ne suis plus un jeune écrivain. Ça ne tient qu’à quelques mois, mais c’est terminé. Pouf ! Cette année, que suis-je brusquement devenue ? Un écrivain adulte, un fruit mûr, j’imagine. Il n’est plus temps de tâtonner, de balbutier. D’ailleurs, où est-elle, cette oeuvre réelle, terminée, aboutie, qu’il s’agirait maintenant de présenter au monde ? J’ai la gorge qui se noue. J’ai l’impression d’avoir raté le coche.

Mais qu’importe si, selon les concours et les définitions officielles, j’ai passé l’âge. Je pense qu’il m’est important de me penser encore jeune écrivain. Déjà parce que j’ai eu de longues années d’inactivité, et que je ne commence ma carrière qu’un peu tard : cela me donne droit à une retraite bien tardive, que je veux voir déborder au-delà de toutes les limites possibles.

Ensuite, parce qu’écrire, d’une certaine façon, c’est toujours être un peu dans le flou, commencer, recommencer, s’entraîner. C’est rester un enfant qui apprend, qui progresse, efface et recommence. Et que je n’ai pas envie d’abandonner de sitôt mes cahiers d’exercices.

Alors, tant pis si j’ai vingt-sept ans et qu’il est maintenant bien trop tard pour dire que j’écris déjà très bien pour mon âge.

Je serai toujours un jeune écrivain.

Instantané n°1 / File d’attente au supermarché

Le supermarché où j’avais l’habitude d’aller n’était pas très grand – ce n’était pas un hyper sur des kilomètres, ni une petite supérette de quartier, mais une sorte de milieu pas tout à fait juste, mais au moins pas trop mal organisé. Il y avait quatre caisses sans tapis roulant – parce qu’un tapis roulant, ça prend de l’espace et que l’espace, en ville, c’est un luxe qu’on s’offre de moins en moins.

Quatre caisses, donc. Au début, les gens sont un peu perdus, et c’est normal. Y a-t-il un code préétabli, aussi impérieux qu’implicite, qui décréterait la meilleure et plus correcte façon d’attendre son tour. Les caissiers-caissières, tout sourires, flambant neufs comme le magasin, nous invitent à faire une file d’attente par caisse. C’est plus rapide ! nous disent-ils. Je m’exécute toute sourire : je n’ai que deux ou trois personnes devant moi, ce n’est pas très décourageant.

Mais bizarrement, je remarque que les gens ont tendance à ne former qu’une seule et longue file d’attente qui s’allonge et serpente, finalement, tout le long du rayon boissons ou hygiène – c’est selon. Les caissiers-caissières s’époumonent ! C’est une file par caisse, Mesdames et Messieurs ! Et les gens obtempèrent, en surveillant attentivement que personne ne leur passe devant.

Des petits papiers imprimés au-dessus des caisses et les supplications des caissiers-caissières n’y ont rien fait. Plus les semaines passent, plus la longue et unique file s’allonge, en escargot, dans les rayonnages. Les personnes prioritaires n’ont plus à réclamer l’indulgence d’une, deux ou trois personnes, mais d’une dizaine, voire d’une quinzaine en hâte de rentrer au plus vite. Souvent, ils renoncent. Au fond d’eux, les autres semblent se dire que c’est plus juste comme ça.

Parfois, j’avoue, je gruge. Je passe directement à l’une des caisses les plus éloignées. Un vieux Monsieur une fois me crie dessus, et je répète la litanie des employés fatigués : mais c’est une file par caisse, vous savez ? Mais parfois, devant la grande file qui me regarde d’un œil noir, j’hésite à gruger, et je me place, sagement, tout au bout. J’attends quinze, vingt minutes, parfois une demie-heure. Les employés épuisés renoncent et se conforment à l’usage. Les gens semblent plus agressifs.

Depuis, j’ai l’impression que l’usage s’est généralisé. Si l’étude des flux montre que l’autre modèle permet d’aller plus vite, je vois de plus en plus ces longs serpents endormis qui meurent d’envie de se manger la queue. Une annonce vocale nous indique parfois la caisse vers laquelle nous diriger, au terme d’une longue attente, le regard vissé au panier.

J’entends une petite dame expliquer, d’un air renseigné : Moi, je préfère. Je sais que c’est plus long, mais au moins personne derrière moi ne me gêne ou ne voit mes courses ! 

Une autre répond : Ce qui me rassure, c’est que je n’ai plus à choisir de file. J’ai toujours peur de ne pas prendre la bonne.

En guise de présentation

Il me fallait un espace plus petit, confiné, confidentiel. Pour mes petites chroniques, observations et rêveries. C’est destiné à terme rejoindre l’énorme machine qu’est devenue Gnossiennes littéraires. Mais là-bas, c’est travaillé, ça se veut mouvant, mais tout de même un peu définitif. Alors je vais mettre là tout ce qui a plutôt sa place dans un cahier de brouillon.

Ce sont de simple petits exercices… pour s’exercer.